Expositions récentes


Nelson White: Tukien / Réveiller / Awaken  

1 Novembre - 13 Decembre  2025

Nelson White : Tukien / (Réveiller) / (Awaken)

Lori Beavis avec un texte de Pan Wendt et Mathew Hills

Le travail de Nelson White est ancré dans l’histoire, la famille et la communauté. Peintre figuratif originaire de Flat Bay, à Ktaqmkuk / Terre-Neuve, et membre de la bande autochtone Qalipu Mi'kmaq, White explore le pouvoir de l’autoreprésentation à travers le portrait. Pour lui, chaque tableau est un récit ouvert, une invitation au spectateur à entrer et à imaginer, à participer au déroulement d’une histoire à la fois profondément personnelle et profondément collective. Son art reflète son engagement à redéfinir la façon dont les Autochtones sont perçus, tant par eux-mêmes que par le monde.

Le lien de White avec sa communauté est profond. Ses portraits ne sont pas des représentations distantes, mais des gestes intimes de parenté. Ils documentent et célèbrent ses amis, sa famille et un vaste réseau d’artistes, d’activistes et de leaders autochtones. Dans son exposition Tukien (Réveiller)/(Awaken) — « Tukien » signifiant réveiller en mi'kmaw — White présente une carte vivante de la vie autochtone contemporaine. Ses modèles sont représentés dans des moments de confiance, de contemplation et de puissance, leur individualité s’exprimant à travers des couleurs vives, des influences pop art et des motifs traditionnels. Ce faisant, le travail de White bouleverse les représentations statiques ou romantiques de l’identité autochtone, offrant à la place des images qui vibrent de vie, de modernité et d’autodétermination.

Au cœur de cette pratique se trouve un héritage profondément personnel. Le père de White, Calvin White, est un aîné et un activiste respecté dont le combat de toute une vie pour les droits des Mi'kmaq a façonné le paysage social et culturel de Terre-Neuve-et-Labrador. Récipiendaire de l’Ordre du Canada et de l’Ordre de Terre-Neuve-et-Labrador, Calvin White laisse derrière lui un héritage de leadership et de narration qui se perpétue à travers le travail de son fils. Nelson White perpétue ce même esprit d’affirmation et de visibilité, qu’il traduit en langage visuel. Ses peintures sont des actes de mémoire et de renouveau, chaque coup de pinceau affirmant la force et la résilience transmises de génération en génération.

L’art de White remet en question et redéfinit la question suivante : Qu’est-ce que l’art autochtone ? Pendant trop longtemps, les Autochtones ont été représentés à travers le regard des autres, souvent confinés à des stéréotypes ou imaginés comme des figures du passé. Les portraits de White repoussent ces limites. Ses sujets sont des personnes qui existent sans complexe dans le présent : urbaines, créatives, intellectuelles et diverses. Parfois, les symboles culturels apparaissent de manière explicite ; d’autres fois, l’identité s’incarne dans la présence même de la personne. Dans les deux cas, l’artiste insiste sur le fait que les peuples autochtones doivent se définir selon leurs propres termes. Comme il l’a dit : « Si nous ne contrôlons pas nos propres images, d’autres nous définiront. »

Cette affirmation du contrôle — de la paternité et du récit — est ce qui rend la première exposition solo de White à daphne particulièrement significative. daphne est un lieu où des artistes de toute l’île de la Tortue se réunissent pour partager des histoires, nouer des relations et renforcer la communauté. C’est un espace fondé sur l’entraide, le dialogue et la renaissance. En présentant les portraits de White dans ce contexte, daphne contribue à éveiller une conscience commune de qui nous sommes aujourd’hui : forts, connectés et continuellement en train de créer notre avenir.

daphne, le Collectif MDDT/IF et Elegoa Cultural Productions présentent-

Adrian Stimson :
Tiotáhsawen Tsi Tontá:re ne Buffalo Boy Ahstonhró:non Onkwehón:we
Prélude au Retour de l’Indien américain par Buffalo Boy
A Prelude to Buffalo Boy’s The American Indian Returns

5 septembre - 13 décembre 2025


daphne, MDDT/IF Collective et Elegoa Cultural Productions présentent -

Adrian Stimson:
Tiotáhsawen Tsi Tontá:re ne Buffalo Boy Ahstonhró:non Onkwehón:we
/
Prélude au Retour de l’Indien américain par Buffalo Boy



Cette exposition trace de nombreux récits. L’un d’eux raconte la découverte de La Rochelle par AdrianStimson dans le cadre de la résidence, Les rencontres décoloniales en janvier 2023. 1. La Rochelle est une prestigieuse petite ville portuaire située sur la côte atlantique française, connue pour son appellation «belle et rebelle », qui fait référence en partie au XVIIe siècle, lorsque cette riche ville huguenote déclarason indépendance au roi de France, de confession catholique. 2.  La ville a ensuite amassé ses richesses grâce au commerce maritime, vers la Nouvelle-France notamment, puis en déployant son marché à travers le monde, en incluant entre autres le commerce de l’esclavage. En 1927, son influence était suffisamment grande pour accueillir une grande exposition coloniale.

Dans ce vaste contexte colonial, Stimson découvre un événement qui fait naître en lui l’idée d’une performance : Buffalo Boy’s The American Returns. En 1905, Buffalo Bill et son Wild West Show se produisent à La Rochelle. Buffalo Boy, l’alter ego de Stimson, prendra donc le relais : il débarquera dans le vieux port depuis l’océan et mènera un défilé à travers les rues jusqu’à l’ancienne église jésuite où aura lieu un festin final. C’est ainsi que Buffalo Boy revendiquera la France au nom de l’amour.

À mesure que des relations et des partenariats se tissent, 3. Stimson se lance désormais dans la créationin situ d’un opéra-pow-wow, en collaboration avec des partenaires de sa Nation Siksika et de LaRochelle. Dans ce music-hall participatif et multimédia, Buffalo Boy invite les communautés diasporiques de La Rochelle à raconter leur histoire de la colonisation, repensée et inspirée par l’amour.

Cette exposition présente aussi une prophétie. En 2011, dans la série Seize the Space, l’artiste haudenosaunee Jeff Thomas a photographié Buffalo Boy à Ottawa devant le monument Samuel de Champlain (1918). Buffalo Boy y fait face à la statue monumentale du colonisateur tantôt cabotin, tantôt pensif ou affirmant sa bravoure.

Dans son exposition, Stimson développe toute une gamme de stratégies artistiques, passant de la photographie à la peinture. Il y planifie la route transatlantique de Buffalo Boy et son arrivée à La Rochelle. À travers des jeux de mots et des parodies, il renverse l’histoire : dans Bison Bulla, par exemple, Stimson inverse l’Inter Caetera, la bulle pontificale de 1493 du pape Alexandre VI qui fut un document déterminant dans la conquête espagnole du Nouveau Monde. Enfin, une fois le Bull Boat à lamer, Buffalo Boy imagine sa traversée transatlantique, entouré de ses amis poissons et autres animaux marins qui l’entoureront pendant son voyage.

Ce projet est important d’un point de vue autochtone car il reconnaît à la fois les dimensions historiques et contemporaines des présences autochtones sur ces terres et ces eaux. L’exposition d’ Adrian Stimson à daphne est une étape préparatoire à son voyage vers sa performance finale à La Rochelle. L’ artiste y fait écho à l’histoire de La Rochelle, point de départ de l’expansion coloniale vers la Nouvelle-France, et au rôle de Tiohtià:ke / Montréal, plaque tournante du commerce des fourrures et de sa progression vers l’ouest. En présentant son œuvre ici, Adrian Stimson fait le lien entre les récits autochtones individuels et collectifs et l’histoire plus large de la colonisation et de ses répercussions continues. Son œuvre, empreinte d’humour, de résilience et de réflexion critique, nous rappelle que les artistes autochtone sont le pouvoir de recadrer ces histoires et de créer des espaces propices à la vérité, à la continuité et à la transformation. La performance s’inspire des valeurs autochtones de réciprocité, de mémoire et derelation, plaçant l’art dans un lieu où il est possible de faire le point sur le passé tout en affirmant la vie et les mondes que nous continuons à construire.

La raison d’être de ce projet à daphne est claire : étant le seul centre d’artistes autochtones à Tiohtià:ke et parmi les cinq rares centres de ce genre au pays, daphne offre un contexte guidé par des artistes et des valeurs autochtones. Notre cadre de programmation triennal actuel, Les mondes du Dessous, de la Surface et du Dessus, inspiré de l’ Ohén:ton Karihwatéhkwen, crée une structure vivante qui guide la manière dont nous nous réunissons, les protocoles de la reconnaissance et la mise en commun de nos idées. L’ accent mis cette année sur les mondes de la Surface — la diplomatie, le fait de vivre sur la terre, la construction d’une nation, l’activisme — concorde avec le projet de Stimson, qui se prépare à retourner à La Rochelle. Le fait d’accueillir cette œuvre à Montréal, une ville située au confluent degrands cours d’eau et d’ histoires marquantes, nous permet de susciter des conversations significatives à un moment charnière. À daphne, l’art est le point de départ du dialogue, et les artistes autochtones tels que Stimson mènent ces échanges avec perspicacité, courage et vision.

Un essai de Lori Beavis et Catherine Sicot, membres du MDDT / IF Collective

Le processus de création de Buffalo Boy’s The American Indian Returns d’ Adrian Stimson est soutenu à date par Elegoa Cultural Productions dans le cadre du Mobile Decolonial Do Tank (MDDT), une initiative guidée par des Autochtones à laquelle participent les artistes Barry Ace (M’Chigeeng Odawa),Adrian Stimson (Siksika, Blackfoot), les commissaires Lori Beavis (Michi Saagiig-Anishinaabe/Irlandaise-Galloise), Michelle McGeough (Crie Métis/Irlandaise) et Catherine Sicot (Française, Canadienne). Le MDDT a bénéficié de la contribution préliminaire de la commissaire Georgiana Uhlyarik (Roumaine, Canadienne).

Le projet pilote du MDDT est actuellement soutenu par le Conseil des Arts du Canada(Fonds stratégique pour l’innovation, composante Cultiver) dans le cadre d’un partenariat entre Elegoa Cultural Productions et le Centre d’art daphne. Les subventions précédentes proviennent notamment du Conseil des Arts du Canada (composantes Innovation et développement du secteur, Déplacements); du Centre Intermondes/Humanités Océanes (La Rochelle); du Consulat de France à Montréal; du Consulat de France à Vancouver; de l’ Ambassade de France à Ottawa; du Musée d’histoire naturelle de LaRochelle, de Art Rights Truth et de Contemporary Calgary. Les membres du MDDT ont récemment changé le nom du collectif pour Interwoven Futures Collective (IF).

1. https://elegoa.com/fr/content/Rencontres_Decoloniales_La_Rochelle
2.Ce conflit avec le roi de France fut résolu au terme d’un siège d’un an qui causa la mort de 80 % de la population de La Rochelle avant que la ville ne capitule (1627-1628).
3.https://elegoa.com/fr/content/MDDT-groupe-;action-mobile-decolonial

Martin Akwiranoron Loft : Ne Karahstánion (Images) / (Pictures)
19ieme MOMENTA biennale d'art contemporain

5 septembre- 25 octobre 2025

Cette exposition est une collaboration entre daphne et MOMENTA Biennale d’art contemporain.

« EMBUSCADES PHOTOS DANS TIÖTIAH:KE »
par Guy Sioui Durand
   
    Rêver Haudenosauné, une caméra au poing dans l’espace urbain ? Là réside le talent de Martin Akwiranoron Loft. Des esprits Autochtones occupent de Tiöhtià:ke. L’artiste tend à ces énergies animées, des embuscades photographiques. Le Centre Daphne s’en fait l’hôte comme « art total autochtone ». Y convergent en images de multiples signifiants de l’Ohterah’/Ankosé, vision holiste et animiste autochtone en mode décolonisation. Le photographe aborde la Cité comme évolution des grandes bourgades de Kanonhséshne, les Maisons Longues iroquoiennes.

L’exposition Ne Karahstànion assemble au moins trois types d’images du réel qui évoquent symboliquement chez moi, des traits de la civilisation Haudenosaunés:  (1) des danseurs du ciel achevant l’urbanité des ponts et gratte-ciel qui font l’Amérique; (2) des rassemblements d’où émanent l’esprit des Wampum et les pas de  « Smoke Dance »; (3) de fiers portraits /présences autochtones vivaces dans Tiöhtià:ke.

Danseurs du ciel
Outre ses étonnantes « natures mortes » et impressions graphiques participatives, une dimension intrigante et peu remarquée de son oeil photographique porte sur le territoire urbain. Loft y esquisse photographiquement de multiples joutes entre les formes structurantes architecturales et la mouvance des passant.es. Sans s’enfermer dans la photographie identitaire, de cette tentative de fusion imagée entre les designs des ponts, de la biosphère ou des gratte-ciels et les silhouettes, se dégage néanmoins l’énergie des fameux ouvriers Mohawks, authentiques héros appelés Sky Dancers ou Sky Walkers qui terminent les constructions dans les hauteurs au-dessus des citadins.

Wampum, rivières de paroles brume Smoke Dance
Un autre spectre de photos vibre des mouvances en rassemblements collectifs urbains. Tels les Wampum brodés, ces « rivières de paroles » à fins diplomatiques, rappellent nos routes d’eau d’avant les artères de bitume, mais faites d’Humains. Loft y captent des perles-images de ces « nous » citoyens en manifestations animant la Cité. Au regard iroquoien, ces moments géopolitiques renouent avec les sentiers de la mémoire collective, ces traces de mocassins laissées par les Anciens. Il y eut le temps des relations de gratitude et d’alliances des Grandes Confédérations lors des Contacts. Ce fut le cas ensuite en 1701 (Grande Paix de Montréal), en 2003 (Paix des Braves) et 2024 (Vérité et Réconciliation). De nos jours ça se traduit en mouvements et marches pour que justice et réparation précèdent la réconciliation. C’est comme si des pas jeunes s’orchestraient en une Smoke Danceactiviste sans réserve.

Portraits / Présences
Dans les sillons du pionnier de l’autoportrait critique Zacharie Tehariolin Vincent intéressé à la photographie en Amérique au XIXe siècle, Loft prend et installe de fières postures d’Autochtones en portraits au cœur de Tiöhtià:ke. À la différence des fameuses « missions photographiques » allochtones militaires et anthropologiques, l’artiste prend une distance critique d’avec les portraits « misérabilistes » ou exotiques des Indiens en ville par son procédé de studio mobile in situ et du noir et blanc comme stratégie de renversement. Cette fière affirmation des Présences Autochtones dans la Cité en redessine la topographie. J’y vois des liens tout autant avec la Société protectrice des Warriors que celles des médecines de guérison des « Faux Visages ».

L’activisme des photographes iroquois comme Martin Akwiranoron Loft, Jeff Thomas, Shelley Niro explore différentes territorialités dont celles des identités mutantes en ville. Pour une, l’artiste multidisciplinaire et autrice Gabriel Katsi’tsakwas Ellen Gabriel, aussi photographe, c’est la pinède de Kahnesatake, forêt nourricière, médicinale et rituelle. Son important livre Quand tombent les aiguilles de pin. Une histoire de résistance Autochtone (éditions remue-ménage, 2024) exprime cet holisme commun qui émane, cette même vision des Onkwehon:we que Loft.

Comme intellectuel Wendat, Ne Karahstànion m’apparait un jalon d’une histoire autochtone de l’art autochtone comme contre-récit qui s’expose !

Brenda Mallory
ᎬᏅᎯ ᎨᏍᏒ ᎡᎶᎯ ᎣᏨᏍᏏᏰᏗᎢ / gvhnvhi gesv elohi otsvsiyediʔi / Marcher dans un monde entrelacé / To Walk in an Intertwined World


17 mai - 2 août, 2025



« Quelque chose qui ressemble à un tout »
par by Lois Taylor Biggs

De loin, il est difficile de dire si les vrilles bronzées et ramifiées qui composent Adaptive Connections (ᎠᎵᎪᏍᏒ ᎦᏁᏟᏴᏍᎬ) de Brenda Mallory sont solides ou souples. Se fracasseraient-elles au toucher comme du corail fragile, ou épouseraient-elles la main comme les tiges d’une plante ?

Elles sont fabriquées en flanelle cirée ; elles sont plus solides qu’elles n’en ont l’air. Chacune des sept grappes est maintenue en son centre par du feutre noir, des écrous et des boulons. S’agit-il de points de constriction industrielle ou de marques de convergence créative ? Quoi qu’il en soit, les vrilles se ramifient au niveau de la couronne et de la racine. Elles pendent sur le sol, suggérant un système complexe qui ne peut être contenu.

Mallory s’intéresse à ces systèmes — de culture, de mémoire, de biologie et de forme. Elle est consciente de leurs failles et curieuse des étranges combinaisons de pensées et de matériaux qui peuvent se former lors de leur réparation. Plutôt qu’une réparation parfaite, elle est attirée par une recréation évolutive. Dans son essai de 1995 intitulé « Paranoid and Reparative Reading » (Lecture paranoïaque et réparatrice), la spécialiste de la littérature Eve Sedgwick évoque des dynamiques similaires. Plutôt que d’opérer dans un état de paranoïa, en considérant un texte — ou le monde — comme un assemblage de « pièces-objets “fragmentées, elle suggère que nous assemblions un objet intégré et durable avec les fragments que nous détenons —” quelque chose qui ressemble à un tout »1. Marcher dans un monde entrelacé s’inscrit dans cette veine, en portant une attention créative aux mystères de l’interconnexion.

Nouvelles Sorties (ᎢᏤᎢ ᎤᏙᏢᏍᏒ) se compose de bobines de film 16 mm récupérées dans une décharge d’une installation de transfert de déchets. Mallory les manipule pour en faire des récipients d’un noir brillant. Ces formes rappellent le mythe médiéval de l’oie bernache : autrefois, les érudits et les chefs religieux croyaient que les oiseaux communs noirs et blancs émergeaient des crustacés du bord de mer. Quels organismes pourraient émerger de ces bobines de film enroulées (ou des coquillages articulés, des croissants de bronze et des nacelles en grappe de la galerie) ? S’agit-il de nouvelles formes de vie, de « nouvelles sorties » ? Il est facile de les imaginer glissants le long d’une surface, s’inclinant dans différentes directions, chuchotant l’un à l’autre par des bouches noires. Ils sont étranges et comiques, parlant moins de reconstruction que d’étranges reformulations.

Mallory reconnaît que, lorsqu’il est nécessaire, l’enchevêtrement perturbe tout en soutenant. Avertissements (ᏗᏓᏕᏯᏙᏗᏍᎩ), un ensemble de 14 formes en tissu et en cire suspendues à des chaînes métalliques hante l’espace. Des touffes d’un blanc pâteux dessinent des empreintes noires béantes ; les sculptures se balancent dans l’air, suffisamment écartées pour que l’on puisse marcher entre elles. L’œuvre parle à un niveau viscéral : restez à l’écart, approchez-vous, quelque chose ne va pas ici. Enfant, dans l’Oklahoma, Mallory voyait souvent des carcasses de coyotes accrochées aux clôtures de fil barbelé. Avertissements (ᏗᏓᏕᏯᏙᏗᏍᎩ) fait référence à cette mémoire, à la marque de la propriété privée et à ses conséquences violentes. Les formes désaxées, carcérales, sont les objets incontournables d’un ensemble troublé.

Tout au long de l’exposition, on a le sentiment subtil d’avoir un mot ou une image sur le bout de la langue. Enregistrer et mémoriser (ᎯᏝᎲᎦ ᎠᎴ ᎭᏅᏓᏓ) matérialise cela. La toile cirée, le feutre et la corde cirée font référence aux ceintures wampum utilisées par les Autochtones pour conserver leurs histoires et leurs liens diplomatiques. Le dessin géométrique incrusté dans ses « perles » cireuses est à peine lisible, orange clair sur orange carbonisé. Mallory l’associe à des langues en voie de disparition qui échappent à notre compréhension. D’une certaine manière, il évoque l’exposition dans son ensemble : l’enchevêtrement de la vie est la réalité la plus évidente et, trop souvent, la plus difficile à saisir. Mais avec le temps et l’attention, son image émerge.

Dans Marcher dans un monde entrelacé, Mallory envisage une interconnexion à la fois étrange et banale, difficile à manier et réconfortante. Ses toiles de vie contiennent le fossé qui nous fait trébucher, le filet qui nous rattrape et le rire qui résonne lorsque nous retrouvons nos marques. Ils sont déchirés par endroits et réparés à d’autres, mais pas toujours de la manière que l’on souhaiterait. À Daphne, Mallory nous guide à travers le « monde entrelacé » grâce à son imagination matérielle, à son langage abstrait et à son sens de l’ensemble vaste et durable.


1 Eve Kosofsky Sedgwick, “Paranoid and Reparative Reading, or, You’re So Paranoid, You Probably Think This Essay Is About You,” in Touching Feeling (Duke University Press: Durham, 2002), 128.

Sierra Barber
Kakaráhtatie / Transporter les histoires /  Carrying Stories

21 Juin - 2 août, 2025



Histoires venues du ciel
par Sherry Farrell Racette

Sierra Barber crée des objets subtils et chargés d'histoire, avec des coutures parfaites et une palette de couleurs exquise. Tout au long de sa pratique artistique, elle a été attirée par le travail processuel qui repose sur le temps, la précision et le soin. Sierra est peintre. Elle a travaillé l'encaustique, l'huile et, plus récemment, les perles. Elle a rejoint le cercle de perlage de l'OCADU et, comme beaucoup d'entre nous, se mettre à l'aiguille a été un geste de connexion et de résilience. Dans ces nouvelles œuvres « sœurs », l'artiste continue à développer l'imagerie qu'elle explore depuis trois ans : le ciel, les nuages, les fleurs et les fraises. Ces quatre sujets, à l'image de son travail, sont porteurs d'une multitude d'histoires. Bien qu'elles ne soient pas littéralement présentes, on trouve des références discrètes à Sky Woman, Atsit'saká:ion (Fleur maturée ou ancienne). Les fleurs soigneusement disposées sur des champs bleu ciel lui rendent hommage, ainsi qu'aux plantes qui ont poussé à partir de son corps. Dans Portail (Portal 2024), ken'niyohontésha, la fraise qui soutient la vie, tombe comme la manne du ciel. Les graines de fraise deviennent des larmes du ciel.

Comme beaucoup d'artistes spécialisés dans les perles, Sierra s'inspire de nos grands-mères et de leurs œuvres d'art qui dorment dans les collections des musées. Elle fait référence aux formes que l'on trouve dans la production volumineuse de perles de la fin du XIXe siècle, créée pour le marché des cadeaux souvenirs. Des « fantaisies » en perles, des cadres photo, des sacs et des porte-monnaie raffinés étaient vendus dans les rues de Montréal et dans des sites touristiques tels que les chutes du Niagara. Ce sont des histoires de travail, d'innovation et de persévérance. Une fois achetées, beaucoup de ces pièces ont été portées et utilisées, créant et conservant de nouvelles histoires. Sierra réutilise des éléments de ces œuvres historiques pour raconter de nouvelles histoires. Dans Portail (Portal), la forme d'un cadre photo en perles devient un passage et des pompons en perles ornent le bas du tableau, comme ils ornaient autrefois un cadre ou un sac. Conteur (Storyteller) fait écho à une composition florale provenant d'un sac du milieu du XIXe siècle. La silhouette de la pièce originale est reproduite sur le tableau en perles, mais libérée des contraintes de la forme fonctionnelle, le ciel nuageux et les fleurs de baies flottent dans une animation suspendue.

En utilisant le concept des peintures perlées, Sierra alterne habilement entre des éléments peints et perlés soigneusement placés ou superposés, créant ainsi de subtiles illusions d'optique à mesure que la surface change et se dévoile. Sa maîtrise de la peinture et du perlage crée une douce puissance. Chaque perle soigneusement placée construit une surface, alternant entre un point plat à deux aiguilles et le perlage classique Kanien'kehà:ka en relief. Ces nouvelles œuvres introduisent le velours comme surface de perlage, s'inspirant davantage des artistes historiques. En travaillant avec des perles contemporaines et anciennes, le réalisme stylisé est rendu dans des combinaisons de couleurs subtiles. Une surface peinte est visible derrière une ouverture. Est-ce peint ou brodé? Le spectateur a envie de toucher pour confirmer ce que ses yeux lui disent. Des milliers de points, exécutés à la perfection, témoignent du soin apporté et d'un profond respect pour les histoires et les artistes précédents. Ces œuvres d'art exigent un examen attentif et répété.

Bien que Sierra Barber s'inspire spécifiquement de ses origines Kanien'kehà:ka, les cieux et les fraises trouvent un écho auprès d'un public plus large. Il y a des années, un aîné m'a dit que nous utilisons le bleu dans nos perles parce que le ciel bleu représente l'espoir. Nous levons les yeux vers le ciel pour trouver la force. En anishinaabemowin, les ode’iini (fraises) sont un « remède pour le cœur », à la fois au sens littéral, en tant que médicament, et au sens figuré, en raison de leur goût et de leur couleur. Juin est ode’imini-giizis (la lune des fraises). Elles sont le premier cadeau sucré après un hiver rigoureux. Ces œuvres sont un remède. Même si vous ne connaissez pas les histoires, vous les ressentirez. Elles nous remontent le moral.


Michael Belmore: bzaan-yaa / en silence, immobile / be quiet, be still

17 janvier - 12 avril 2025

Texte de Michael Belmore

Les matériaux ont une voix, ils parlent une langue et ont une tradition de conversation qui s’étend bien au-delà de notre existence humaine éphémère. Tout au long de ma pratique, j’ai tenté de participer à cet échange, en offrant ma voix pour parler du passé et de l’avenir, de notre lien avec cette terre et de sa réalité en constante évolution. Des choses qui semblent minimes, des choses simples, inspirent mon travail : le martèlement d’un maillet, la chaleur d’un feu, la persistance des vagues sur un rivage. Une conséquence beaucoup plus importante est déduite de la mise en évidence de ces éléments.

Le feu réchauffe, réconforte et crée une communauté. Il est le prolongement du soleil couchant, repoussant l’air frais de la nuit. À un moment ou à un autre de notre vie, il nous est tous arrivé de nous perdre dans nos pensées, le regard plongé dans la lumière vacillante émanant des braises ardentes. Ce sentiment de solitude inspiré par le feu existe depuis que l’humanité a transformé le petit bois en flamme.

Notre monde baigne dans l’instantané, et je tente de ralentir la conversation. La barrière à neige, bien qu’il s’agisse d’une structure qui retient, ne fait que limiter le mouvement sans l’interdire, et entraîne ainsi un lent tassement de la neige ou du sable. De même, les œuvres en bois et en fil de fer ralentissent le cours du temps et invitent le spectateur à observer les motifs géométriques de leur surface. Depuis plusieurs années, mon travail se concentre sur notre utilisation de la technologie et sur la manière dont elle affecte notre relation par rapport à l’environnement. L’œuvre Bridge conjugue le perlage traditionnel anishinaabe au langage binaire des 1 et des 0 utilisé par les ordinateurs. Le dessin est la définition du mot « Bridge » (quelque chose destiné à réconcilier ou à relier deux entités apparemment incompatibles). J’utilise souvent le code ASCII comme un moyen mnémonique de transmettre une information qui a une incidence directe sur ma réalité. Parfois, mon travail peut sembler décousu, mais en réalité, mes œuvres et mes processus traitent de l’environnement, de la terre, de l’eau et, bien sûr, de ce que signifie être Anishinaabe.

La démarche que j’ai suivie dans la création de mes œuvres a toujours été caractérisée par la fluidité et l’adaptation à l’espace tel que les sites liminaux, comme les rivages traçant le seuil entre les éléments opposés que sont l’eau, la terre et le ciel. Dans la vision du monde des Anishinaabe, l’univers est défini par la superposition de plusieurs couches. Divisé en mondes supérieurs et inférieurs contrastés et en zones de pouvoir, ce cosmos étagé est animé par l’interaction continue et réciproque des êtres et des personnes, tant sur le plan naturel que spirituel.

Je considère que mon œuvre est animée, chaque pièce possédée d’un pouvoir d’action et d’une mémoire. Je considère que ma pratique se traduit par une collaboration entre humains et matériaux, et entre la durée de vie humaine et le temps géologique et profond. Je qualifie mon travail de mnémonique, et mes œuvres comme des vaisseaux offrant une narration et un discours offrant un aperçu de notre communauté et de nos histoires collectives.


Tyson Houseman: Mycorrhizal Dreaming / Rêveries mycorhiziennes

1er mars - 9 mars 2025


daphne, en partenariat avec Nuit blanche 2025, vous présente la projection de Rêveries mycorhiziennes, une expérience immersive de Tyson Houseman. La projection débute le 1er mars à 17 h, et sera projetée sur la fenêtre avant du daphne du 1er au 9 mars 2025.


« Le titre Rêverie mycorhizienne traite de ces formes de connaissances multiples et profondes qui sont enracinées dans le territoire [...] et dans les médecines, auxquelles s’ajoutent la recherche et la compréhension des différentes formes de conscience des plantes et de la terre. » Tyson Houseman


Rêverie mycorhizienne est une installation immersive utilisant des boucles de rétroaction de projection vidéo pour transformer et répondre à des espaces définis dans une installation de projection en boucle infinie, centrée autour d’une sculpture botanique suspendue et flottante.


Ludovic Boney
Yahwatsira’ / Rassemblement familial / Family Gathering

6 septembre - 14 decembre 2024


L’installation artistique de Ludovic Boney intitulée yahwatsira’ / Rassemblement familial / Family Gathering offre une expérience puissante et immersive qui transforme notre perspective de l’espace et du temps. L’artiste amalgame habilement la nostalgie, les souvenirs et l’introspection dans un passage mémoriel qui souligne l’importance de la communauté, de la famille et des plaisirs simples de la vie. Une scène inattendue accueille le visiteur à l’intérieur d’un abri temporaire pour voitures. Des décors domestiques familiers se succèdent dans la structure soigneusement choisie par l’artiste pour ses similitudes avec les maisons longue de la Nation Huronne-Wendat. À Québec, les abris temporaires n’ont pas qu’une fonction protectrice face aux conditions hivernales difficiles : ils sont devenus des symboles emblématiques du paysage hivernal unique et une partie intégrante du tissu culturel local.

Bien que les Tempos et les maisons longues relèvent de types de constructions et de contextes culturels différents, ils se rejoignent dans leur rôle de refuge. Les longues maisons de Wendake étaient des habitations traditionnelles, servant de structures multifonctionnelles pour s’abriter, se garder au chaud et se réunir en communauté. Elles représentaient l’hospitalité familiale traditionnelle et étaient au cœur des pratiques culturelles et sociales. Aujourd’hui, ces maisons longues préservent et expriment les traditions des Wendats, permettant aux visiteurs de découvrir leurs pratiques ancestrales. Ces maisons longues ont joué un rôle essentiel dans la préservation des traditions et des connaissances culturelles des Wendats, en servant de centres d’activités culturelles et cérémonielles, et en préservant leur identité culturelle au sein de la communauté.

Ludovic Boney est connu pour ses projets d’art public à grande échelle qui suscitent l’émerveillement et la curiosité. L’art public est depuis longtemps considéré comme un catalyseur de l’expression culturelle, de la revitalisation urbaine et de l’engagement communautaire. Cependant, il est important de reconnaître qu’il peut parfois être perçu comme impersonnel et dépourvu de connexion. En créant une expérience multisensorielle avec Rassemblement familial, Boney nous invite à s’immerger dans une œuvre d’art qui éveille des souvenirs et provoque un sentiment de nostalgie.L’installation nous fait revivre les moments précieux partagés avec nos proches, les rires qui résonnent dans nos réunions de famille et les plaisirs simples porteurs de joie. L’artiste nous invite à apprécier le sens de la communauté et le pouvoir de la connexion humaine.

Ludovic Boney est né en 1981 à Wendake, un village huron près de la ville de Québec, où il a grandi et fait ses études.Après avoir terminé ses études en sculpture en 2002, il a cofondé l’atelier artistique Bloc 5 avec quatre autres artistes et y a réalisé ses premiers projets d’art public, tant en solo qu’en collaboration. Ses projets d’intégration d’art public comptent des œuvres à Québec pour le Musée national des beaux-arts du Québec, le Musée de la civilisation et l’hôtel de ville. Ludovic participe fréquemment à des événements de renom tels que la Biennale de Bonavista, la Biennale d’art contemporain autochtone et la Manif d’art de Québec. Le Musée Huron-Wendat a présenté sa première exposition solo muséale intitulée « Mémoires ennoyées » en 2022. Sélectionné pour la liste longue du prix Sobey en 2017, il est également récipiendaire de la bourse Reveal offerte par la Fondation Hnatyshyn.






Les activités de daphne ont lieu en territoires non cédés. C’est avec fierté que nous participons à la vie de cette île appelée Tiohtià:ke par les Kanien’kehá:ka et Mooniyang par les Anishinaabe alors que ce territoire urbain continue de représenter un lieu de rassemblement florissant pour les peuples, à la fois autochtones et allochtones.

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